sonia poirot
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poirot
   




 
TERRITOIRE - CORPS
Le territoire comme performance

« Nous sommes habités par des territoires intérieurs et intimes et sans eux nous ne pourrions habiter nulle part, ni dans la ville, ni dans le monde »1.

Anna Orlikowska, Patrycja German, Agnieszka Kalinowska, Łukasz Gronowski et Dominik Lejman, chacun avec des démarches artistiques différentes, nous montrent que le corps et le territoire dialoguent intimement.

Ils mettent en lumière que notre relation à l’espace passe par le corps. Le corps est lui-même spatial. Il est à la fois sujet percevant et objet perçu. Il est un territoire qui possède ses enveloppes. Une épaisseur. «  L’épaisseur du corps (…) est (…) le seul moyen que j’ai d’aller au coeur des choses, en me faisant monde et en les faisant chair »2.

Par son corps, l'homme appartient au monde qui l'entoure, il fait partie de territoires qui s'entremêlent et s'hybrident, où les circulations se croisent. En se déplaçant et en agissant au sein d’un espace, il y définit des limites, à la fois physiques et mentales, déterminant ainsi surtout un pouvoir et un champ d’action. Le corps porte, en lui, sa dimension performative.

Dans cette sélection, ce « territoire-corps » s’exprime également et est rendu visible, par la matière picturale dans des états de densités différentes : la matière « organique » pour Anna Orlikowska, la soupe de betteraves rouges qui s’étend chez Patrycja German, le brouillard compact dans la vidéo de Łukasz Gronowski, la mise en espace chez Dominik Lejman ou bien les vêtements pour Agnieszka Kalinowska. La picturalité est bien présente, elle se constitue comme corps, elle fait corps.

Chacun, à sa manière, a développé une pensée subtile du corps et du territoire et nous montre ainsi que l’artiste est un lieu à lui seul, un territoire nomade qui participe au monde.

1. Fred Kahn, Nouveaux territoires de l’art et de l’urbanité, Magazine La friche, avril 2006.
2. Merleau Ponty, Le Visible et l’invisible, Gallimard 2004, p. 176.



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ANNA ORLIKOWSKA
ENDLESS LOOP
3:25 boucle - 2007


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orlikowska
Le travail d’Anna Orlikowska, souvent enraciné dans les expériences de sa vie privée, est une combinaison de documentaire et mise en scène. Ici, dans la vidéo « Endless loop », elle montre le processus d’une substance mystérieuse. On se retrouve comme plongé à l’intérieur d’un corps dont la matière et la situation restent non identifiées. Une sorte de corps virtuel. Les mouvements et déplacements lents, étranges et fascinants, de cette matière et leur répétition, peuvent  être associés aux fonctions vitales intracellulaires.

Une danse envoûtante de circulations de fluides à laquelle participe également le son, donnant à ce mouvement le caractère hypnotique d'une boucle sans fin. C’est avec simplicité et poésie qu’Anna Orlikowska parle du territoire-corps et de ses va-et-vient.
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PATRYCJA GERMAN
BARSZCZ
Video sur DVD - 3 min boucle - 2004
Edition: 8 + 2 AP

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www.galerie-beckers.de
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german

Dans « Barszcz », il est véritablement question du « territoire comme performance ». Patrycja German fait des performances vidéographiées dans lesquelles elle exécute des actes précis et ritualisés. Des actes qui, malgré leur grande simplicité, génèrent une grande tension. Ses travaux « sont des croquis, rien de grand, aucun secret, aucune instruction »; ce sont des observations et une réflexion sur le « je ».  Par la performance, le corps occupe l'espace public au nom de l'espace privé, il s'arroge le droit de se constituer comme territoire corporel.

« Barszcz » montre un intérieur blanc, une table recouverte d’une nappe, où Patrycja German prend place vêtue d’une blouse blanche solennelle. Lentement, elle porte une lourde marmite de 10 litres à ses lèvres et commence à avaler avidement son contenu. En même temps qu’elle évoque la violence, la douleur, et le plaisir orgiaque, il est aussi question d’identité. Ce liquide d’un rouge profond, couleur sang, en l’occurrence une soupe de betteraves appelée Barszcz, plat traditionnel polonais, s’étend, délimite un territoire. Ce geste, d’une grande intensité, est aussi une manière de s’approprier ou se réapproprier sa culture, ses origines polonaises.


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ŁUKASZ GRONOWSKI
UNTITLED WORKS
4:46 - 2007
-----> gronowski.blogspot.com

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gronowski
Łukasz Gronowski avec la vidéo « Untitled Works », tirée du projet « [In] Tension », nous transporte à Sopot dans un territoire, une situation trouble où l’étendue d’eau et le brouillard épais ne font qu’un. Le temps et l’espace sont suspendus, enveloppés par le murmure des vagues, le chant des mouettes, le vrombissement d’un moteur. Seuls deux ouvriers travaillant sur une jetée et une chargeuse. Mais que font-ils exactement ? Leurs actions semblent insolites et irrationnelles. Tous les éléments sont réunis pour semer le doute. S’agit-il d’un jeu ? D’une performance ?

Comme dans nombre de ses travaux, Łukasz Gronowski s’intéresse, ici, aux rituels humains contenus dans des activités banales parfois absurdes, observe les mécanismes et les capturent. En isolant ces moments, il leur donnent une nouvelle identité, un nouveau « corps », le territoire se modifie.

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DOMINIK LEJMAN
SKATERS
Video fresque - 2004
(2:20 - extrait de la vidéo+vue de l’installation)

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lejman
Pour Dominik Lejman, la peinture est performance. C’est par le biais de la vidéo qu’il définit un nouveau territoire à la peinture en lui donnant de nouvelles dimensions : mouvement et temporalité. Il accorde un poids primordial à la manière dont le public peut se plonger dans l’oeuvre par un contact immédiat avec la transmission de l’image vidéo. Dans « Skaters », que l’artiste décrit comme une vidéo fresque, nous voyons une projection vidéo en négatif d’une patinoire emplir le mur. Les figures blanches, de petites silhouettes fantômes comme des ombres, glissent légèrement, leurs chemins se croisent, sans se toucher ou se reconnaître l’un l’autre.

Dominik Lejman décrit des moments et des aspects éphémères d'une réalité dont le héros principal est la foule contemporaine : anonyme, transitoire, isolée et silencieuse. Il analyse la position de l'individu dans la société contemporaine : la perte d'individualité dans la masse fine des concitoyens, le manque de contact entre les personnes.

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AGNIESZKA KALINOWSKA
PERSONAL DOPING
Installation video - 7:30 boucle - 2003
-----> www.schwarzwaelder.at

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kalinowska
Dans « Personal Doping », d’Agnieszka Kalinowska, une chaîne humaine traverse verticalement l’écran. Filles et garçons, tête en bas et de dos, glissent lentement, se tenant par les chevilles de leur prédécesseur, dans une progression solidaire. Leur évolution, recouverte par un chant de cigales, est mystérieuse et déroutante. Ils viennent de nulle part et n’ont pas de destination plus définie. Il semble que le but intrinsèque de ces efforts ne vise qu'à éviter la rupture de la chaîne, qui, néanmoins, soumise à une contrainte trop forte, se rompt occasionnellement.

Agnieszka Kalinowska observe le comportement humain dans des situations extrêmes. Elle capture et fixe des moments de tension physique et mentale. Ici, elle interroge aussi le médium vidéo en tant que tel. Dans ce défilement d’individus, le cadre de la vidéo est ce qui délimite et définit le territoire.